Le goût et l'odeur

Quelle est la conséquence la plus désagréable d'un rhume ?
L'impression d'avoir la tête gonflée comme une montgolfière prête à décoller ? Les larmoiements continuels qui enflent vos paupières comme après une nuit blanche et colorent vos yeux d'un rouge orangé des plus sexy ? Les sinus complètement bouchés, qui vous donnent l'illusion d'avoir enfin pris du plomb dans le crâne, au point que votre cerveau pèse plus lourd qu'une enclume ? Les éternuements intempestifs, qui ruinent votre budget en mouchoirs jetables et transforment votre nez en gyrophare des pompiers ? La toux caverneuse, qui s'empare de vos bronches encombrées, au point de vous rendre plus asthmatique que la voisine du dessus, et dont les manifestations sonores parviennent à couvrir les aboiements de son roquet ? La fatigue persistante, qui vous assomme comme si on vous avait roué de coups, et achève de vous transformer en loque humaine ?
Et bien non.
Pour avoir bien étudié mon sujet, je puis certifier ici, que toutes ces manifestations ne sont PAS les plus gênantes, lorsqu'on attrape un rhume du genre grippal en plein mois de février.
Ce qui est vraiment désagréable, c'est la perte du goût et de l'odeur.
Cela ne se remarque pas tout de suite, c'est un phénomène insidieux, qui s'installe petit à petit, et quand on en prend enfin conscience, il est trop tard.
Le rhume a frappé, les sales petits miasmes microbiens et leurs agents pathogènes ont annihilé toute perception olfactive, et bientôt l'apathie gagne vos papilles gustatives, neutralisant les récepteurs, en vous condamnant au degré zéro de la sensibilitude.
Vous évoluez alors dans un monde fade.
Un monde étrangement neutre et indifférent.
Un monde consensuel, où tout devient équivalent, interchangeable, synonyme.
La belle cuisse de poulet rôti, a bien sous vos dents, la consistance élastique que son aspect inspire, mais vous avez quand même l'impression de mâcher du carton-pâte. La sauce tomate dont vous avez généreusement enrobé les spaghettis, n'est qu'un coulis grumeleux, que vous ne distingueriez même pas de votre propre salive, si vous les testiez à l'aveuglette. Et vous engloutissez la compote d'abricot sans vous en rendre compte, aussi promptement que vous auriez bu un verre d'eau.
Dans ce monde sans saveurs, tout se fond, et tout se confond.
Votre bouche devient peu à peu un objet mécanique, qui vous nourrit, et obéit aux strictes nécessités de l'instinct vital.
Comme il vous faut manger pour vivre, vos dents coupent, hachent, vos mandibules broient, mastiquent, votre larynx déglutit et avale, votre estomac digère et fragmente, tout votre corps s'alimente, presque malgré vous, et vous ingurgitez la nourriture sans plus vous soucier ni de son goût, ni de son odeur, ni même, finalement, de sa provenance, de son état, de sa composition.
Car il vous faut votre pitance, l'indispensable ration énergétique, qui vous fera tenir, un peu plus, toujours un peu plus, au-delà d'aujourd'hui jusqu'à demain. Et peu importe le goût ou l'odeur, au diable toutes ces nuances de saveurs, toutes ces fioritures, ce décorum ! En voilà bien des histoires pour un repas !
Il vous faut manger, ingérer, dévorer, bâfrer, bouffer, vous goinfrer et vous empiffrer, coûte que coûte !
Vous en avez besoin, c'est en vous, ça vous tenaille et vous secoue, et puisque on ne sent plus rien, puisque qu'il n'y a plus ni goût ni odeur, alors tout est permis pourquoi pas ? On ne va pas chipoter sur des détails ! Au point où vous en êtes, vous pourriez bien engloutir tout ce qui se présente devant vos yeux, car la faim appelle la faim, et vous n'arrivez plus à contenir cette irrépressible envie de vous en mettre plein la lampe, de vous repaître, de vous goberger, d'en croquer pour de bon!
Comme c'est bon, enfin, de pouvoir avaler n'importe quoi, et de pouvoir le faire sans états d'âme !
Comme c'est bon enfin, de se sentir repu, saturé, rassasié, comblé.
Sauf que...
Sauf que, lorsqu'on a un rhume et qu'on perd l'odeur et le goût, si l'on fait bien attention, si l'on cherche bien, on peut encore en éprouver les sensations, diffuses, mais concrètes.
Il existe encore une toute petite, une minuscule, parcelle de saveur, qui se situe précisément sur les côtés de la langue. Il faut se concentrer et faire un effort. C'est difficile, délicat et cela exige un peu de patience.
C'est une sensation bien éphémère, mais qui prouve que le rhume n'a pas totalement anesthésié vos sens et engourdi vos perceptions. A cet endroit-là, on retrouve de façon fugace le goût du sucre et parfois aussi de l'amertume.
Evidemment, ce ne sont pas les plus étendues de votre langue, que ces zones qui conservent la sensation du goût, ce sont des petites zones marginales, qu'en général, vous ne remarquez même pas.
Pourtant lorsque le rhume sévit, et que les forces vous manquent pour lutter contre un univers décoloré et fade, c'est tout ce qui vous reste pour ne pas finir par avaler n'importe quoi.
Anaïs